Et si l'homme avait été taillé dans une branche de Baobab

texte et mise en scène Bruno Thircuir , d'après Désert, création 2007

 

«  Lalla rêve.

Aamma, Lalla rêve au pied d'un baobab.

Au pied du baobab de sa naissance. Lalla rêve de départ . »

 

C'est ainsi que la pièce commence, sous une tente, comme on y habite en Mauritanie, dans l'ocre d'un sable, que poétisent les effets de lumière. Sous la tutelle d'un arbre, sous le regard d'un pêcheur.

Lalla rêve de gagner Marseille, ses mouvements vers le centre de la tente ou son retrait soulignent la difficulté du départ, son imminence aussi. Souvent, sur scène, elle se déplace dans une émotion, dans un jeu, dans le désir de quitter le désert. En choisissant de n'adapter que la partie Le bonheur du roman Désert de Le Clézio, Bruno Thircuir fait la part belle aux contes, à l'oralité, au sol africain et accentue une certaine forme de liberté chez Lalla : sa révolte contre une destinée.

Le metteur en scène travaille sur cette situation précisément, comme sur la matière donnée par ses comédiens plus que sur «  une intention  ». Il dit fonder «  une grande partie de sa recherche sur l'écart des perceptions  » entre les comédiens de cultures différentes, entre les tessitures. C'est dire un dialogue, qu'il ouvre aussi au public enfant[1] qu'il reçoit et dont il intègre au spectacle les questions : pour que les enfants entendent leurs questions mais non des réponses. Ce qui rejoint une des vertus de l'œuvre de Le Clézio : laisser advenir les questions. «  Enfants : âge d'or des questions et c'est des réponses que l'homme meurt  », disait Michaux. La « question » du public importe moins que celle de l'adresse ; «  J'écris ce conte pour nos enfants  », pour vous les enfants-araignées (ainsi nommés dans Niama-Niama premier spectacle du diptyque constitué avec l'adaptation de Désert[2]), j'ajouterai pour vous les enfants-oreilles, les enfants-bouches, les enfants-langues.

Ainsi sera formulée en scène ce qu'ont pointé les enfants : l'absence du père de Lalla (Aamma évoque la mort de la mère). Es Ser est alors une figure, à la fois collective (incarnation d'une lignée pour ceux qui ont lu Désert ) et individuelle, qui hante l'esprit de la jeune fille. Il est un personnage en décalage physique par sa cécité, son déplacement : une altérité en soi. Homme blanc aujourd'hui, il aurait pu être une Inuit, selon Bruno Thircuir.

Plutôt que le père, en narrateur, c'est la présence de la mère qui nous retient : elle est rendue dans sa chair bien au-delà du récit d'Aamma. Une expression résonne : «  s'enfouir la mère dans la tête  » avec force et tendresse, (le baobab dans la main du conteur finit la tête enfouie dans le sable). Bruno Thircuir écrit entre l'amour d'une mère et l'amour d'un fils. Dans son carnet de bord, il reproduit une lettre de sa mère béninoise, reçue lorsqu'il écrit ce spectacle, au Burkina Faso. Faire fleurir le trou de la tête des oiseaux, faire fleurir son contraire comme une bouche sans langue (Niama-Niama) devenue le creux des petits margouillats. Les secrets du monde sont liés aux métamorphoses, à l'écoute de nos racines («  Si ta mère est née là, tu es de là  » dit un Africain). Ces racines sont celles des rencontres qui font sens et transmission avec légèreté : «  je volais avec ma mère enfouie dans ma tête  » dit Lalla, pour finir.

Le travail entre les écarts de tons crée une mosaïque, cohérente, travaillant un rythme qui alterne les contes pour rêver ou rire et une réalité aride. Lorsque Lalla boit, déchire une orange, le spectateur palpe la violence du désert. Souvent, cependant, la cruauté est désamorcée par la douceur des lumières, de la musique de Moussa Sanou et de la voix chaude de Malou Vigier Teguenay. Les trouvailles scéniques pour figurer la tempête, les étoiles relèvent de cette inventivité depuis l'enfance nourrie à la simplicité des choses. D'où l'évidence du geste quotidien, du détournement d'objet. Evider un poisson en scène c'est découvrir une bague, préparer le poisson mort c'est l'articuler en marionnette. D'un morceau de bois l'enfant fait son double.

Cette adaptation reflète une immersion dans l'œuvre leclézienne et dans une Afrique animiste, non coupée de sa terre. Les contes mis en abyme, comme dans le roman, sont de Le Clézio ou d'Afrique. La mort de Naman est mise en scène dans la tradition de certains pays d'Afrique : se blanchir le visage au kaolin pour un deuil et se raser la tête. La matérialité des mots chez Le Clézio est rendue par la langue fouet et par l'énumération des noms de ville, si coutumière à l'auteur.

Sans aucun doute, la source vive est aussi puisée à l'enfance, dans la parole d'une femme. Je relate ici un souvenir de Bruno Thircuir :

«  Ma tante africaine m'a envoyé une peau de serpent, dans un bocal de Nescafé, sur un papier elle a écrit : « j'ai laissé mon pagne au Mali.  »

Voilà comment, depuis sa mue, on commence à faire parler le serpent.

 

Nous l'aurons compris la poésie lie la pluralité des sources : la musique (Phillipe Kodeko et Moussa Sanou) inspirée des pays visités, les contes par l'écoute d'une griotte au Burkina, les lectures de L'inconnu sur la terre, Terra amata, Le chercheur d'or et surtout Onitsha . La proximité avec l'œuvre le clézienne peut se lire dans le choix d'une compagnie riche de ses différentes cultures et dans son nom : La petite fabrique des utopies , entre rêve et réalité, entre nuit et jour. A la lecture de Le Clézio, nous renouons, non avec le concept, mais avec l'être, la matérialité, les immersions dans une autre culture pour se souvenir « qu'on n'est pas taillé dans le même bois », dans les légendes des pays où se déroule la narration.

Les cinq comédiens (Alphonse Atacolodjou, Jean-Luc Moisson, Fine Poaty, Malou Vigier Teguenay, Moussa Sanou) offrent un bain de langues : du Bénin, du Congo, du Burkina Faso, d'Ethiopie et de France. Utopie de langue non pontifiante, sans credo. Gardons une écoute.

Dans Niama-Niama , une devinette (nous pensons aux sirandanes) fait parler les oiseaux :

 

«Je suis une petite tourterelle

qui entre ciel et terre est toujours mouillée,

qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas !

 

- La langue ».

 

Isabelle Roussel-Gillet, Libre adaptation de Désert par Bruno Thircuir, 2007, ©

[1] Sur le programme on peut lire : « fable théâtrale pour adultes encore enfants et enfants déjà grands ».

[2]Vers l'Homme Baobab , Carnet d'écriture et de mise en scène , page 12. Je remercie Bruno Thircuir pour sa confiance en m'ayant donné à lire son travail de « gestation », l'écriture quotidienne de ce carnet entre le Burkina et la France.