Monique Garcia adapte Mondo

Mondo au Théâtre du Glob à Bordeaux

Monique Garcia adapte fidèlement le texte de Mondo de J.M.G Le Clézio, en coupant quelques passages, éludant le personnage du facteur. Cette absence pourrait être la métaphore d’une vanité des mots inessentiels, une façon d’éluder en scène un écrit autre que la nouvelle Mondo et le prénom de cet enfant. Le narrateur n’ajoute qu’une seule phrase liante. Les partis pris les plus forts de cette mise en scène sobre sont l’absence au plateau de l’enfant Mondo, le minimalisme des effets scéniques et le travail de la matière sonore. Nous entendons Mondo en voix off dans des dialogues avec le pêcheur, avec Thi Chi, ou par sa promesse finale « Toujours encore ». Si le spectateur découvre progressivement son image dessinée, par la plasticienne Anne Vizzanova, [1], même cette présence peut devenir évanescente : depuis l’imparfait de la première phrase qui nous signale le révolu, l’absence définitive jusqu’à la disparition de sa représentation peinte sur scène, précisément lorsque le texte dit le placement de l’enfant à l’assistance. La mise en scène joue là des effets d’apparition/disparition du personnage leclézien, qui marche, passe, se cache au passage d’une fourrière ou fuit les questions trop pressantes d’un adulte. Elle rend à l’enfance son absence, l’infans perdu, et sa permanence, par l’accueil du monde. L’une des caractéristiques du texte leclézien est de rendre compte du point de vue d’un enfant sur un monde adulte –voir l’enfant dans la foule dans l’adaptation cinématographique plus politique de Tony Gatlif. Dans cette proposition, le point de vue est rapporté par trois hommes dans le souvenir d’un enfant insaisi, qui hante la mémoire de ceux qui le racontent, ce que redit la fin du texte. Adapter un texte de Le Clézio serait-il adapter le souvenir d’une lecture et le souvenir d’une enfance ? Depuis son enfance à Casablanca, Monique Garcia goûte la sensorialité du texte. L’oeuvre plastique choisie en témoigne par la chaleur de ses couleurs, d’une argile rouge, et d’une craie blanche de l’enfance.

La musique jouée sur scène avec bois, cailloux et voix souligne ce goût de la matière. La matière sonore de ce paysage scénique est composée à partir de quatre bacs, les trois emplis de cailloux font entendre le ressac de la mer sur les galets par une simple caresse de la main ou encore le grincement de la barque oxyton amarrée par le frottement du bois. Matières premières, dépouillement, simplicité font oublier le travail de la bande son préenregistrée avec la voix si spontanée d’un adolescent, et le montage filmique des quatre heures de peinture en temps réel qui sont retravaillées, coupées pour entrer dans le format de la pièce. Le livre Mondo est le seul objet manufacturé présent : tour à tour les comédiens le prennent jusqu’à le lire ensemble, par un geste qui fait lecture commune, en lisant au dessus de l’épaule de l’autre. Lire ensemble plutôt que de célébrer la surpuissance du comédien. Trois générations sont en scène : un musicien à la voix pleine, aux chants gutturaux (Marc Depond), un comédien à la voix mature (Bruno Lecomte) et une autre voix plus fragile (Romain Falguières) dans un corps immense, décalé qui ferait par sa tenue de corps penser à Adam Pollo, le protagoniste du Procès-verbal, premier roman de Le Clézio en 1963.

Ce spectacle n’est pas dédié à un public enfant. Par contre lors de la première, ce malentendu  existait pour la presse : est-ce à dire que la narration autour d’un enfant ne s’adresse qu’aux enfants dans un entre-soi et que les adultes n’y trouveraient ni plaisir, ni intérêt ?

« A mon sens, ce texte s’adresse plus aux adultes car il s’agit d’un récit sur l’enfance interrogeant aussi bien cet état que celui de l’adulte. En son cœur se trouve une réflexion sur le vieillissement et la façon dont le temps qui passe modifie indubitablement la perception des choses, le rapport à l’autre. (…) Le regard de Mondo est tourné vers l’extérieur, non vers soi ». (Spirit, 25 décembre 2006, page 12).

Sans s’appuyer sur une dénonciation de la société comme le fit Gatlif, la mise en voix tout en douceur invite à penser ce qu’est une enfance volée, dérobée à nos yeux, si pressés de voir. L’incursion n’est jamais agressive mais dynamise le jeu des déplacements : s’asseoir près des spectateurs dans cet hémicycle, ne pas abuser des diagonales mais rythmer par les voix qui parfois s’entrecoupent, un comédien ajoutant une précision comme le ferait un témoin rapportant un détail oublié, un conteur dialoguant avec un autre. S’incarner par la voix est l’essentiel de ce que veut privilégier Monique Garcia : ce qui se vit dans une lecture, la rencontre d’un imaginaire et d’une musique de la langue.

Dans sa mise en scène, Monique Garcia a « le désir d'alterner quelques moments de "zooms" où le visuel prend le dessus avec des temps où le regard plus neutre, moins stimulé permet à une écoute et à des sensations plus fortes de s'installer ». Elle ajoute : « comme le dit d'ailleurs Ti Chin " On sent mieux et on entend mieux quand on ne voit pas".

De son enfance, la comédienne metteur en scène garde le souvenir d’une lumière, d’une matière, d’un rapport direct au mode. Le mode de connaissance de l’enfant est un rapport de rencontre des éléments naturels. Le travail de la plasticienne Anne Vizzavona, le traitement du texte comme matière sonore, la structuration de l’espace en hémicycle ne subordonnent pas au travail conceptuel. Ils contribuent au contraire à créer le sentiment d’assister au processus créatif plastique, à créer une enveloppe sonore et une intimité. C’est toute l’aventure de la lecture : page dessinée, bruissement de la langue, rencontre, désir de lire ensemble. Ainsi de comprendre qu’à l’origine de ce projet, Monique Garcia nous explique que c’est son fils qui lui fit découvrir Mondo

Isabelle Roussel-Gillet, Monique Garcia adapte Mondo (Théâtre du Glob – Bordeaux), 2007 ©



[1] Monique Garcia fit lire le livre à la plasticienne dont elle connaissait le travail.